Béatrice Bonhomme, artiste peintre

 

 

à Béa Ba
Texte d'Alain Adaken -2003

Malgré la profusion de poules qu’on y découvre, de poussins qu’on y déniche, et les quelques coqs fardés qui y règnent, l’atelier de Béatrice n’a rien d’un poulailler et de ce qui fut jadis une arche
– abritait en sa coquille les rescapés d’un déluge, celui des souvenirs, celui des aperçus, celui des émotions passées à l’eau de son regard.

Chaque animal de ses peintures, et chaque autre instrument qu’on y trouve, brouette, arrosoir ou échelle, ou bien chaque plante, ou encore chaque insecte constitue la parèdre d’un couple élu par la main et la mémoire.
Si ceci est bien une brouette, peinte, c’est qu’il en exista ailleurs une vraie,
que Béatrice vit, que Béatrice aima, autrefois contre un mur sous un appentis en un jardin.
Et ce lapin peint est un lapin oui, et cette poule est bien une poule :
aucun texte intelligent ne prétend le contraire (dieu sait que j’aime les textes intelligents).

Quand nous regardons une peinture de Béatrice, chaque individu qu’on y observe éveille en nous l’écho de son double réel.
Tel sont les couples de son arche, tel est le lien qui les unit et les sépare et de là provient cette imperceptible mélancolie, imperceptible autant que profonde, qui anime les plus réussies de ses œuvres et creuse leur épaisseur puisque de ces couples ne nous apparaît toujours qu’un des membres, comme en écho à son jumeau absent.

Dans l’atelier de Béatrice on trouve aussi des cartes postales.
Celle que je préfère, qui me semble restituer au mieux la vibration particulière de son œuvre n’est pas une pure reproduction d’une de ses peintures mais la photo d’une de ses peintures (plutôt la couleur du ciel quand il fait beau) posée sur une table de bois vieux rose, appuyée contre des canisses sous un broc ostensoir et un plan d’orpin.

Chaque fois que mes yeux se posent sur cette carte, mon cœur s’éjouit d’une gaieté retrouvée, car en cette image particulière, le réel et son double coïncident, le couple uni de l’arche se reforme .
Le bleu du broc en fer est l’azur même de la peinture (ce n’est pas du tout étonnant avec toute la pluie cachée dans le ciel), et dans l’azur de la peinture il y a des moutons blancs, de vrais moutons peints, sept passants paisibles
-mais aussi sept nuages-

Mieux
J’ai ramené chez moi une autre carte plus grande, panoramique, trente centimètres sur quinze, qui reproduit une autre œuvre de Béatrice.
Elle s’intitule l’Eté, c’est dans les rouges et l’orange et le jaune.
Et comme je l’ai sous les yeux au moment où j’écris, je vois que cette peinture là inclut l’image même qui m’a touché, c'est-à-dire, la palissade de canisses, le broc bleu et le pot d’orpin sans fleurs surmontant un tableau de Béatrice.
Je soupçonne donc que le photographe de la première carte postale a saisi un échantillon vrai de son regard en fragment même de son réel :
peut-être cette palissade se trouve-t-elle dans son jardin, peut-être la remarque-t-elle chaque matin, peut-être Béatrice a-t-elle confié au photographe -ce serait un ami- ou bien il l’aura deviné à partir de ce silence.
Toujours est-il que je comprends la source de ma gaieté de tout à l’heure et la véracité du sentiment de complétude qui m’a saisi.
La première image témoignait bien de ces noces entre le réel et la peinture, la seconde en témoigne le mécanisme.

 La première me fait du bien parce que les amants séparés se conjoignent
-je trouve ça triste quand les amants sont séparés-, la seconde me dit comment tel élément prélevé du réel se dispose dans la peinture et le jeu qui s’instaure donc entre cet élément désuni de son double et un autre, pareil ou identique ; entre cette palissade ci que je viens de décrire, toute parée d’objets et une autre plus à gauche, comme dénudée et dévorée de soleil,
où on ne voit plus le broc, ni le dessus de table ni la table, entre le broc lui-même et une brouette de même couleur, entre cette brouette et un papillon bleu, entre ce papillon bleu et la montée du ciel.

Prélevés du réel, les éléments des peintures de Béatrice s’en prévalent comme trace.
C’est ainsi que sous les fonds colorés, collés à même le bois ou le kraft sur la planche se devinent les calques, les fragments photocopiés
-lequel d’un sachet de semences (choux, muguet) lequel d’un tampon qui remonte à l’enfance, lequel ce papillon très rare- des timbres.
La profondeur ne leur est pas une dimension, surtout pas une perspective, mais un bain de transparence.
Désunis de leur double, ils se mettent à jouer les uns avec les autres: poussins, piafs à la queue leu leu, coqs et poules comme on a déjà dit, brebis, oiseaux bouchons -pinuachielli- de bois, de liège, chat tigré au regard d’homme enamouré, désabusé, atomes égaux d’une grammaire ou de ce qui viendrait tout juste avant, eut égard à leur dessin, à leur fraîcheur,
à leur appartenance, je veux dire un abécédaire.

Là réside leur mobilité véritable.
On les reconnaît d’une peinture à une autre, quasi inchangé comme ces amis chers qui semblent ne pas vieillir, qui  n’attrapent pas de rides, pas de cheveux blancs, sur qui le temps passé n’agit que comme un frein imperceptible à leur allant, à leur projets, à leur désir inchangés d’une peinture à une autre, mais arrangés différemment, mariés d’une autre manière, faisant toujours motif, carton, écho à leur double réel.

L’art de Béatrice procéderait ainsi des hasards de la cueillette
-celle des belles images aimées dans le monde- et des soins du jardinier semant ses motifs au sein de son verger -l’espace de ses planches- des combinaisons de grammairien magicien, logographe, kabbaliste qui les unit et les assemble en un message imprononcé, des charmes de la peinture enfin promesse d’un retour au silence.

S’il serait indiscret sans doute, et maladroit d’assigner une valeur univoque à chacun de ses motifs -le a est il toujours un a, le e n’a-t-il pas des valeurs muettes ou sonores, le conditionnel serait-il toujours le temps de l’irréel ?
-il pourrait être éclairant de relier les œuvres qui les combinent, si peu calculées d’apparence, si éloignées des enjeux sérieux de l’art donné pour art, si paléolithique en somme, de relier ces images à certains grands thèmes de l’histoire de la peinture, de son histoire occidentale -accidentelle bon si vous insistez.

Dés lors dans ces arrangements de signes, on ne manquera pas de reconnaître çà et là des trinités, mais où le Père-perdrix et le Fils-perdrix ne se distinguent pas du Saint-perdrix ni dans l’essence ni par les plumes, ou bien ces trois lapins, ou bien des fleurs à six pétales sur un ciel de trois différents bleus, à la manière de ce peintre américain des années contemporaines. Rothko je pense ?

On y verra des maternités oui mais rendues à la bergerie.
De courtois aéropages ici une scène de cour, qu’il serait malvenu de dire basse tant les poules y sont ornées et les coqs en majesté, tout à fait dans la lignée de certaine fresque florentine du quattrocento ?
Je pense précisément à l’arrivée des mages à Béthleem
(en fait la visite de l’empereur Jean Paléologue VII à Florence en 1439, pour le concile, agrémenté d’une cavalcade précieuse des plus beaux princes toscans vingt ans plus jeunes, brossée par Benozzo Gozzoli en 1459)

On devinera une annonciation dévoyée toute en longueur comme celle de Léonard : un ange à crête pourpre, une vierge en livrée ce meilleur grimpeur
-une poule à pois- une fleur en bouton.

Quoi de plus banal, quoi de plus simple, pour dire sans y coucher la promesse, pour annoncer que quelque chose va arriver-un œuf-oui.
Du neuf
Et là les instruments d’un crépuscule : une brouette un arrosoir en prière. Maintenant c’est vous qui parlez de l’angelus de Millet.

Et on ne s’étonnera plus de ce jardin d’Eden, c’est le titre, une œuvre pleine de délicatesse où sur un clair treillis de paille, azur et craie, Béatrice sema le signe d’une perdrix blanche et celui d’un abricotier de chez Estrayer, un extrait de papier peint et deux fleurs éoliennes, cette petite feuille bleue de tôle.

et on comprendra enfin que ce ciel d’une autre planche, animée de paons faisant la roue-des paons de Pompéi de paons-pays ?) citation littérale- soit en outre éclairé par les étoiles de mosaïque du baptistère de Ravenne...


à suivre...

 

 

 
 
Béatrice Bonhomme, artiste peintre corse

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